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Chaque photographie a une histoire qui mérite parfois d'être racontée, à condition que la propriété émergente, comme le dit si bien Hubert Reeves, justifie sa survie.

Mur Monumenta

Publié le 22 Janvier 2012 par Bruno Hilaire in Art et Artiste

 

Miur

 

Comment passer de l’ombre à la lumière, du cliché qui ne semblait pas le plus important de la journée en un des meilleurs, à défaut, un des plus prisés ?  

Cela commence lors de l’exposition «Monumenta» 2010 consacrée à Christian Boltanski qui, contrairement à ses prédécesseurs, décide d’exposer en février.  Depuis que j’ai laissé passer la première édition, j’essaye de me confronter au gigantisme qui est le maître mot de cette manifestation annuelle. Je m’en veux d’avoir manqué Richard Serra mais, à l’époque, investir quelque menue monnaie pour se retrouver à côté de grandes plaques de tôle rouillées pesant plusieurs tonnes ne m’était pas apparu comme particulièrement séduisant.

Avec mon fils, nous nous retrouvons donc dans le Grand Palais, à moitié emmitouflés dans nos manteaux d’hiver, interpellés par une grande pyramide de vêtements : une grue rouge vient, avec régularité, happer une harde au sommet de la pyramide, la monte presque sous la verrière -magnifique depuis qu’elle a été restaurée- et la lâche de telle sorte que les vêtements se trouvent, un instant, en suspension puis s’étiolent pour retomber sur la pyramide. Et ainsi de suite.  Nous sommes intrigués, hypnotisés par ce mouvement perpétuel, et chacun avec notre propre appareil photos, essayons de capter ce moment d’apesanteur apparent. En vain.

La grande longueur du Grand Palais est, quant à elle, occupée par une multitude de carrés d’environ 5 mètres de côté, remplis de vêtements plaqués à même le sol, délimités à chaque coin par un haut-parleur, monté en haut d’un mât. Autant de battements de cœur que de haut-parleurs C’est majestueux, symétrique et étonnant. L’espace est ainsi habillé de sons:  le moteur qui enroule le câble de la grue, la superposition des battements individuels qui, dès que l’on s’éloigne des haut-parleurs, deviennent indistincts.

A cette époque, je me lance dans mes premiers portraits et je suis à la recherche de porteuses de lunettes. Je remarque sans peine Alexia, une des jeunes guides de l’exposition, étudiante en art, qui arbore des yeux très expressifs derrière une paire de lunettes très marquée. L’idéal pour ma série en cours. Elle nous propose de nous donner des explications sur la démarche de l’artiste. Avec enthousiasme, nous acceptons. Si l’allégorie de la vie ne nous avait pas échappé, si la symbolique de la mort avec cette montée vers les cieux nous paraissait plausible et compréhensible, nous avions négligé une chose qui allait devenir essentielle.

A l’entrée du Grand Palais, nous avions assez rapidement contourné un mur rouillé qui nous masquait la pyramide qui, je rappelle, était l’attraction tant décrite dans la presse. Dix-sept mètres de long, trois de haut, un empilement de boites de gâteaux ! Parfaitement. De celles en fer blanc que cachait ma grand-mère pour éviter qu’avec mon frère et ma sœur, nous lui fassions la peau trop rapidement. Pour tout dire, nous la connaissions la cachette et nous allions ponctionner les couches basses, d’une part parce que les gâteaux n’étaient pas encore asséchés, mais surtout pour essayer de conserver un niveau identique dans la boite suite à notre passage. C’était un jeu où personne n’était dupe.

Alexia nous explique que ces boites sont un élément récurrent du travail de C. Boltanski et qu’ici, à l’opposé de la pyramide dans le parcours, elles symbolisent l’enfance, le début de la vie. Elle ajoute une chose qui m’a marqué : d’après l’artiste, on a tendance à mettre nos souvenirs dans des cases, représentées ici par les boites, et qu’on les range en fonction de nos souvenirs d’enfance. Une sorte de représentation gigantesque du « tout se joue avant 6 ans », de la psychanalyse, ou tout simplement de la nature humaine. Je la remercie, elle me sourit et …..


Nous reprenons les appareils photos pour tenter de représenter le mur. Basiquement, je tente une prise frontale. Cela donne une sorte de grille de mots croisés, certes intrigante, mais assez monotone. Pourtant, les différences de vieillissement entre les boites, les nuances d’orange me somment de ne pas abandonner. Je m’approche pour toucher, palper la rugosité à la recherche d’une inspiration. Je crois que j’ai même eu l’envie de coller mon oreille sur une des boites, peut-être pour écouter la mer, l’écho de battements de cœur, le bruit caractéristique d’un sablé que l’on croque. La photo s’impose alors de suite, comme évidente. Près d’une heure passée dans la légère froidure, nous nous éclipsons.

Mon fils n’en revient pas : « Comment as-tu pu aborder la fille de la sorte ? » A vrai dire je ne sais pas. Nous sommes assez impatients de découvrir son portrait. Celle du mur est également réussie pour donner un mouvement à cet empilement très massif et statique.

Quelques mois plus tard, en déjeunant chez mes parents, ma mère m’explique qu’elle recherche désespérément des tableaux géométriques pour décorer son petit pied à terre parisien. Elle chine, furète, hésite mais rien ne l’emballe réellement. Je lui propose donc d’aller rejeter un œil sur mon site. Nous montons à l’ordinateur et nous balayons la série « lines ». Elle s’arrête sur la photo « lignes vitriotes », toute en couleur. Je lui offre pour Noël. Elle l’installe dans l’appartement, nous invite pour un brunch et nous glisse qu’elle est bien, mais que dans son salon, « Mur monumenta » en grand format irait parfaitement avec le canapé.

Encadrée, cela commence à faire une pièce conséquente, sachant que nous réalisons les impressions contrecollées sur aluminium ou dibond, et que le tout est assemblé en caisse américaine. Nous nous exécutons et, en regardant le résultat, nous sommes littéralement magnétisés par ce mur, ces couleurs, ce mouvement.

Cette pièce a déjà été tirée en quatre exemplaires. A chaque exposition où elle est présentée, elle est la star, celle qui fait que les gens s’arrêtent, s’interrogent. Est-ce une coque de bateau ? Et me voilà à raconter l’histoire que vous venez de lire. Chacun des propriétaires s’est retrouvé attaché à elle comme par magie. Magie de la photo, mais également de l’histoire qui va avec, de ce rappel à l’enfance. Finalement, dans cette histoire, c’est ma maman qui a eu le vrai coup d’œil.

 

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