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Chaque photographie a une histoire qui mérite parfois d'être racontée, à condition que la propriété émergente, comme le dit si bien Hubert Reeves, justifie sa survie.

Les lacets de Bertille

Publié le 26 Février 2014 par Bruno Hilaire in Portrait

(signé) Bertille 01

Autant l’avouer de suite, j’étais d’une humeur exécrable depuis la veille. Une sale manie quand je pars dans l’inconnu, qui ne me rassure pas et qui gâte l’atmosphère de mon entourage. Si la peur fait bouger, elle fait rarement avancer (*). A mon âge, on peut tout juste essayer de composer avec, plus aucune chance de l’apprivoiser. La peur est une vieille amie qui, depuis petit, me taraude sans cesse. Y compris dans la photographie. Perfectionniste je suis, mais lucide également. Si photographier un immeuble est une chose, une première séance en studio en est une autre. L’intuition ne suffit plus. Comment maîtriser l’éclairage, les réglages de l’appareil et le modèle en même temps ? Comment régler l’équation de la profondeur de champ et de la netteté ? Comment éviter les reflets des spots dans les yeux ? Noir et blanc ou couleur ?

La première rencontre avec mon modèle du jour a été explosive. Elle est pleine d’énergie, dynamique, entrepreneur, le genre de femme à s’immiscer dans votre espace vital avec naturel et souci de la rencontre. En bon observateur, car le photographe doit l’être, j’ai regardé évoluer le phénomène en me sentant proche du chat se préparant à la défense. Et puis, avec le temps, nous nous sommes apprivoisés. Il est vrai que je résiste rarement, pour ainsi dire jamais, au charme et à l’esthétisme du corps féminin. Alors quand elle me demanda si j’étais intéressé par une séance de portrait et de plein pied, je n’ai pas hésité : cela m’amusait d’essayer, mais en même temps, me foutait carrément la trouille. J’ai bien essayé de lui demander la destination des photos, elle ne m’a pas vraiment répondu en proposant d’en discuter le jour même !

Préparer le studio la veille avait été une entreprise : déménager des meubles, s’équiper d’une chaise dédiée, repasser les fonds, nettoyer les objectifs. Le dimanche, à l’heure du café, elle est arrivée, grand sourire, avec des petites tuiles au beurre salé. Ce sourire ne masquait-il pas une certaine appréhension ? Fort possible. La cafetière italienne chanta, nous le bûmes dans tes petites tasses et elle expliqua sa motivation et les contraintes qui allaient avec.

Nous nous sommes lancés dans la séance. J’avais choisi le fond noir pour le portrait. C’est allé très vite. Elle n’avait aucune retenue et assez rapidement, je me suis installé dans le job. Faire la mise au point sur les yeux avec un seul collimateur ou en manuel, choix du noir et blanc. Nous avons examiné cette première série de portraits, sur grand écran, pour vérifier que l’esprit correspondait à ses attentes : nous échangions franchement, comme peuvent le faire deux personnes qui cherchent à atteindre un but commun. Elle avoua sur le coup que ce n’était pas simple de se voir en photo. Je sais, je déteste cela, et j’ai une véritable admiration pour les mannequins qui arrivent à utiliser leur corps et leurs émotions sur commande comme une mécanique de précision au service du photographe. Lève un peu l’épaule, regarde un peu au-dessus. La précision des sportifs de haut niveau.

Après une heure, nous en sommes arrivés à la conclusion qu’il fallait qu’elle change de pantalon, celui qu’elle portait, un jean noir, était trop sombre et ne la mettait pas assez en valeur. Pieds nus, elle s’installa sur la chaise, remit ses chaussettes, ses bottines qu’elle commença à lacer. J’étais sorti du studio pour souffler, l’appareil en bandoulière, et au retour, l’image m’est apparue comme évidente. J’ai dû dire, il y en a une à faire, elle a levé la tête me disant d’y aller. Et avec les mêmes réglages que la dernière prise, j’ai visé et appuyé sur le déclencheur. A l’arrache totale, instinctivement. Elle ne posait pas, je ne travaillais pas. Pour nous, pour le plaisir.

Cette photographie est loin d’être la plus réussie techniquement, mais elle me touche à chaque fois que je la regarde. Des mômes qui jouent à se prendre en photos.

 

(*)  No one is innocent, la peur


 

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Bertille Hurard 28/02/2014 17:10

silence...
pudique et sans pudeur
discrétion et émotion
joli
merci Bruno pour ta sensibilité